Faire du camping? Moi? Totalement impossible. J'espère et je crois avoir mal entendu. Je suis en fauteuil roulant, j’ai du mal à me déplacer à l’intérieur, et à l’extérieur, j’ai besoin d’un moteur ou de l’aide d’un tiers. Dans un camping, j’imagine qu'on passe la moitié du temps dehors. Et dedans, c’est étroit, cahoteux, pas confortable, voire humide, boueux et sale, selon le temps qu'il fait. Or voilà qu’on me demande si je n’aurais pas envie de tester l’accessibilité de deux campings. Et avant même que je puisse refuser, on me propose, d'une manière adorable, de m’accompagner.
Je ne pouvais décemment pas dire non. En plus, on me signale d'emblée que je n’aurais pas à camper sous une tente: il y a des bungalows spécialement conçus et installés pour les personnes en fauteuil roulant. Avec WC et douche pour moi tout seul. Même si je le voulais, je n’ai plus aucune raison de me dérober.
Je me lance dans l’aventure avec enthousiasme, mais toujours pétri de doutes. Les questions m'assaillent dès que je prépare mes bagages: y a-t-il du linge sur place? Ai-je besoin d’un sac de couchage? Je n'en ai même pas. Ou d'une lampe de poche? Ou d'un kit de survie? Il n'y a que sur catalogue qu'on voit ce genre de gadget.
L’âme de Flaach
Nous nous rendons donc d'abord à Flaach dans le canton de Zurich. J'y suis déjà allé plusieurs fois pour manger des asperges, mais j'ignorais qu'il y avait aussi un terrain de camping. Le GPS nous guide dans le village, puis à travers les magnifiques paysages de la Thurauen. Et là, idéalement situé dans la plus grande zone alluviale du Plateau suisse, le terrain de camping apparaît. Ce n’est qu’en le parcourant en fauteuil roulant que nous prenons la mesure de son étendue. Aménagé sur différents niveaux et joliment agrémenté d’arbres et d’arbustes, on a partout l’impression de se trouver sur un terrain presque privé. La pelouse, très bien entretenue, est remarquable. En fauteuil roulant, j’ai l’impression de glisser sur un tapis. J’ai appris plus tard que c’est le père de la gérante du camping qui l'entretient depuis des décennies avec passion et professionnalisme.
Si un camping a une âme, un visage, c’est bien celui de Corinne Gisler. La gérante du camping exerce son métier avec joie, engagement et beaucoup de bienveillance. Elle est la troisième génération à le faire. Elle accueille ses clients par leur nom et partage des anecdotes avec eux, comme elle le ferait avec des amis. Elle nous conduit personnellement aux deux bungalows spécialement aménagés pour les personnes en fauteuil roulant, dont j’ai la chance d'en tester un.
Une rampe en pente douce mène à une petite terrasse couverte, idéale pour prendre un repas à l'extérieur, lire ou juste se détendre, même par mauvais temps. De là, on a un accès direct au salon avec petite cuisine. D'un côté se trouvent deux chambres, l'une équipée d'un lit double et d'un lit médicalisé, l'autre de deux lits médicalisés réglables en hauteur. De l’autre, on accède à la salle d’eau avec WC, équipée de solides barres d’appui à gauche et à droite, d’une douche avec chaise pliante et d’un lavabo accessible en fauteuil roulant: l'aménagement idéal pour les personnes à mobilité réduite. On remarque à chaque détail que le TCS, qui exploite ce camping et d’autres, s’est fait conseiller par les professionnel·le·s de la Fondation Cerebral. Moi-même, client exigeant et au départ sceptique, je suis immédiatement conquis. Et ce ne sont pas des paroles en l'air pour me donner de l'importance, non: tout est vraiment parfait.
Pas étonnant que des homes entiers viennent régulièrement y passer leurs vacances ou leurs week-ends. Quand je lui demande quelles ont été ses expériences avec la clientèle des bungalows accessibles, Corinne se montre très volubile. À chacune de ses paroles, on sent qu’elle se met à la place de ses hôtes, que personne ne la laisse indifférente et que tout cela la touche profondément. Je le sais, c’est aussi grâce à elle que je reviendrai dans ce camping.
D'un camping à l'autre
De Flaach, nous poursuivons notre route vers Bönigen, dans l’Oberland bernois. Si les adieux à Flaach ont été difficiles, l’accueil au bord du lac de Brienz n’en est pas moins chaleureux. Comparé à celui de Flaach, ce camping est plus petit, mais il dispose aussi de deux bungalows accessibles. J’en occupe un. C’est le même type de construction, quoi qu'un peu plus récent que celui de Flaach. C’est surtout dans la cuisine que cela se voit le plus. Les équipements sont au top. Ceci dit, je vais manger à l’extérieur et je n’utilise la cuisinière que pour faire bouillir de l’eau pour un thé.
Le grand atout de ce camping, c’est son emplacement. Il est situé au bord du lac de Brienz. La vue sur le lac et les montagnes en arrière-plan est phénoménale. En fait, on pourrait passer toute la journée et toute la soirée, assis sur cette rive à contempler cette étendue particulière, aux reflets bleu-gris laiteux. La méditation n’aurait alors aucune limite. Mais à un moment donné, la faim se fait sentir. Birgit Kobler, la responsable du camping, connaît non seulement son terrain, mais aussi les environs. Elle nous recommande donc un restaurant à Brienz où l’on mange bien et qui est aussi accessible en fauteuil roulant. Birgit comme Corinne, les gérantes du camping, savent tout sur tout, mais donnent aussi l’impression d’être présentes 24 h sur 24.
Impossible d'être plus proche de la nature
Quand on fait quelques jours de camping dans ma situation, il est nécessaire d'avoir des magasins et des restaurants accessibles, à une distance praticable en fauteuil roulant. Cela facilite la vie. À Brienz, c’est tout à fait possible. Depuis le camping, on peut facilement se rendre au village ou longer la rive – par un chemin de gravier, certes – et parcourir toute la promenade au bord du lac.
Ce que je retiendrai de ces trois jours en camping, qui, avec le recul, ne me paraissent plus une si grande aventure que cela, c’est avant tout la proximité avec la nature. À Flaach, je me suis endormi au son du concert des grenouilles et je me suis réveillé au chant des oiseaux. À Bönigen, c’est un coq qui m’a tiré du sommeil à six heures – et deux heures plus tard, l’œuf de sa compagne trônait sur ma table du petit-déjeuner. Impossible d'être plus proche de la nature.
Si camper évoque le fait de planter sa tente, on ne voit pratiquement plus rien de ces abris en toile. Aujourd’hui, un terrain de camping ressemble plutôt à un parking, rempli de camping-cars, de caravanes, de vans aménagés et de minibus. Et de bungalows, grâce auxquels – merci à TCS et à la Fondation Cerebral – les personnes en situation de handicap peuvent elles aussi partager cette expérience.
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Texte: Alex Oberholzer